Étiquette : santé mentale

  • Je n’ai pas besoin de souffrir pour créer

    Ce week-end, j’ai demandé sur mon compte Insta si quelqu’un souhaitait que j’écrive un article sur un sujet en lien avec les thèmes abordés sur ce blog. J’ai reçu une excellente suggestion : les femmes & leur santé. Sujet vaste que je reprécise tout de suite :

    Les créatives et leur santé : la souffrance est-elle une condition sine qua non à la création ?

    Note préalable : je parle en connaissance de cause. Je relate seulement ce que j’ai vu de près, entendu et aussi parfois vécu directement, à titre personnel. Ce n’est donc pas du « on dit ».

    Combien de fois ai-je entendu : « Il ne souffre pas assez pour être un artiste. » ou « T’as vu son tableau ? Il est magnifique ! Quelle souffrance il doit vivre pour peindre avec tant de talent ! » Le souci d’évoluer, enfant, dans un milieu artistique, c’est qu’on grandit la tête pleine de clichés.

    Quand j’ai voulu développer ma fibre artistique notamment en m’exerçant aux techniques mixtes, j’avais beau avoir une mini-mini-mini reconnaissance sur le web, ne souffrant aucunement, je trouvais mon travail fade et enfantin. Pas assez élaboré. Trop conventionnel. Je m’exerçais durant des heures et des heures chaque week-end et après-midi non travaillée, je lisais beaucoup d’ouvrages importés des Etats-Unis, je regardais des tutos sur YouTube, je m’achetais le meilleur matériel, bref, je faisais mon maximum, j’avais des premiers résultats (j’ai même vendu des tableaux pour la première fois et failli être publiée dans un magazine) mais non… Je ne cessais de me trouver fadasse, tiède, sans saveur…. car je ne souffrais point. J’étais en relative bonne santé et EQUILIBREE.

    A tel point qu’un soir, j’ai picolé du vin rouge jusqu’à m’énivrer, pour être plus créative, m’enlever des barrières. Bien évidemment, impossible de me concentrer et de rester assise plus de 20 min devant ma toile. Je suis allée rejoindre Morphée fissa.

    Quelques temps plus tard, je lus avec la plus grand attention, en mode bonne-élève-première-de-la-classe l’essai de développement personnel Miracle Morning de Hal Elrod. Ainsi chaque matin, je me levais aux alentours de 5H30, je partais marcher quelques kilomètres ou je faisais du fitness, je méditais, je lisais, j’énonçais mes affirmations et… je créais si je ne prenais pas le travail avant 9H.

    Ma pratique artistique s’est transformée. J’étais plus concentrée, plus rapide dans mes choix créatifs, plus sûre de moi. Mes traits étaient plus clairs, mieux tracés. Je fourmillais d’idées et c’est là que j’ai notamment créé la communauté littéraire Lu et adoré sur Instagram ainsi que d’autres projets autour du livre, de la photographie et aussi professionnels.

    Zéro alcool, zéro angoisse existentielle, une meilleure santé et des projets nouveaux plein la tête et d’ailleurs j’ai tout plaqué. Mais ça c’est une autre histoire.

    D’ailleurs, es-tu conscient.e de tous les clichés alimentés par la société concernant les artistes et leur santé ?

    Par souci de véracité, je vais partager ici les phrases que j’ai entendue dans mon enfance, dans ma carrière de libraire et de communicante, maintenant ou avant pour brouiller les pistes. Ce n’est pas une liste exhaustive, le temps faisant son oeuvre :

    • Attention, il a beaucoup de succès ce sculpteur. Il est devenu irascible et même méchant. A force de s’enfermer pour travailler ses sculptures, il a tourné du ciboulot.
    • C’est normal qu’elle soit folle, c’est une artiste !
    • Ha mais c’est un grand professeur de peinture, il n’a pas le temps d’aller voir le médecin. Il finira par mourir d’attaque ou de cancer comme les autres.
    • Il a aussi un cancer, ça y est . On va tous (asso d’artistes) y passer ! On pense trop, on a trop d’émotions.
    • Il marche pieds nus tous les jours, même quand il neige. C’est normal, c’est un artiste !
    • A force d’écrire des thrillers très sombres, il a fini par devenir un peu fou. On ne sait pas s’il va pouvoir continuer à être édité.
    • Je crois qu’ils prennent de la cocaïne en salle de réu le matin – Normal, ça les aide à trouver des idées.
    • Quand vous serez en poste, il vous faudra prendre de l’ecsta ou de la cocaïne pour vous aider.
    • Il va être nul son roman, il est juste prof de français au lycée. Ce n’est pas un artiste.
    • Comme j’ai une extraversion sexuelle [je ne sais plus le nom exact du souci de santé mentale diagnostiqué], je vais écrire un roman mais plus qu’érotique. Je vous le ferai lire, vous serez ma correctrice (ma carrière de libraire a heureusement pris fin avant)
    • Il écrit très très bien mais c’est normal il est un peu fou (à propos d’un THPI pas fou du tout)

    Et puis sinon, tout simplement, l’expression « avoir une idée complètement folle » pour dire « avoir une idée très novatrice » ou juste « très créative ».

    Associer l’action et la performance créative à la santé mentale et le manque de soins à la tête dans les nuages est plus que banalisé. Si tu écoutes avec attention ce que les personnes autour de toi racontent sur les artistes, tu prendras vite conscience qu’ils font souvent des associations malheureuses.

    Et quand on veut appartenir à une communauté, il faut se conformer à l’image qu’elle en dégage. Tant pis pour les conséquences.

    Sois un artiste, souffre !

    Alors que…

    Si on y regarde de plus près…

    Les femmes artistes/créatrices, peu importe leur secteur d’activité, subissent souvent comme les autres une charge mentale, génératrice de stress et donc de problèmes cardio-vasculaires, cardiaques, hormonaux… Elles gèrent leur vie pro et perso de la même façon que des non artistes/créatrices. Mais le souci qu’elles ont en plus, c’est que ce sont des femmes… Et que docteurs et même docteresses (je l’ai vécu 4 fois) ont tendance à ne pas nous prendre au sérieux quand on parle de pression dans la poitrine, de jambes gonflées et lourdes ou d’hémorragies tous les 15 jours. Il faut en écumer des médecins avant de trouver celui qui prendra le temps de chercher la cause et de la soigner. Créative = un peu (beaucoup) émotives… hystériques ? C’est psychosomatique ! Pourquoi perdre du temps à nous soigner puisque ce sont juste nos émotions à fleur de peau qui font réagir notre corps (c’est aussi du vécu, manque de bol j’avais vraiment des soucis de santé vérifiables par scanner et échographie).

    Côté homme : alcoolisme, pression, performance… Ce sont d’autres problèmes, plus Mâles, plus coqs… Mais par contre ces messieurs ont plus de chance. Ce sont des artistes donc des intellectuels. Un peu fou ou intro/extravertis. C’est normal ! Il faut prendre soin d’eux.

    Pas facile la vie d’artiste…

    Tout ça pour te dire, Madame qui passe par là, prends soin de toi. Tu ne seras pas moins créative :

    • parce que tu consulteras un thérapeute pour t’aider dans ta dépression,
    • parce qu’avec une opération ou des anti-douleurs tu souffriras moins de ta blessure que Frida Kahlo de sa jambe,
    • parce que tu seras plus sobre ou moins stone,
    • parce que tu dormiras 7 heures d’affilée chaque nuit au lieu de chercher l’inspiration dans l’infinie pénombre,
    • parce que tu consacreras 5 heures au sport dans ta semaine.

    Prendre du temps pour ta santé et ton bien-être permet justement de gagner du temps dans ta pratique. Le temps est un matériau créatif quelque part.

    Une santé physique entretenue avec soin permet de rester concentrée, d’être plus réactive, de mieux mémoriser, d’avoir un geste plus précis, de travailler son art plus longtemps et avec plus de régularité.

    Une santé mentale soignée permet la même chose mais aussi de mener à bien ses projets créatifs, jusqu’au bout, en évitant les up and down chronophages, de détecter les personnes malhonnêtes dans le milieu (et il y en a quand même pas mal) et de pouvoir leur dire non avec assurance, de décrocher de nouveaux partenariats car tu sembles plus digne de confiance…

    Bref, de s’épanouir et d’exister au monde.

    Et puis sinon, si vraiment la déchéance personnelle était un gage de qualité artistique, pourquoi l’art thérapie existerait-il et serait-il aussi bénéfique ? Serait-ce alors à dire qu’aucun artiste ne gravite dans le monde de l’art thérapie ?

    Alors les vieux clichés du début 20e siècle… à la poubelle !

    Une main tenant une fleur blanche ornée de peinture colorée, avec des taches de peinture sur la peau.
    Photo de Halanna Halila sur Unsplash